Donne-nous aujourd’hui notre dose de déchets quotidienne
Un Red Bull pour se lever, une émission de télé-réalité pour se réveiller, un déjeuner chez McDonald’s et, entretemps, un passage sur Instagram et Temu. Voilà ce qui se passe quand on se laisse complètement aller pendant toute une journée.
J’ai longtemps refusé. Depuis des années, mon entourage me conseille de regarder « Love is Blind ». Deux chambres, deux personnes, un mariage, sans que ces deux personnes ne se soient jamais vues. « C’est évidemment de la télé poubelle », me disent-ils à chaque fois, « mais c’est quand même génial. D’une certaine façon, c’est bien. »
Je ne voulais pas que les Kardashian commencent à m’intéresser.
Et pourtant, elles ont fini par m’intéresser
J’ai refusé, parce que je ne veux pas polluer mon cerveau. Parce que je crains d’être particulièrement sensible à cette émission de rencontre. Non : je sais que j’y suis sensible. C’était la même chose avec « Keeping up with the Kardashians » : là aussi, j’ai longtemps résisté. Parce que ça ne m’intéressait pas, parce que je ne voulais pas commencer à m’y intéresser. Un malheureux concours de circonstances m’a poussée à regarder un épisode. Il a confirmé tout ce que je redoutais : de la camelote scénarisée qui se fait passer pour de la réalité. Des émotions artificielles censées montrer à quel point ces êtres artificiels sont normaux. Tout est parfaitement transparent, et pourtant, il se passe quelque chose dans le cerveau qui décide d’y croire. J’ai regardé tous les épisodes disponibles. Je n’ai réussi à décrocher qu’à la faveur de la pause forcée entre deux saisons. J’ai repris mes esprits et je ne me suis pas replongée dans l’émission à sa reprise.
Une journée à gaver mon cerveau de sucre
En principe, je suis assez attentive à ce que je consomme. Je mange sainement – et ce n’est même pas parce que je suis raisonnable, mais parce que j’apprécie la nourriture saine. Je lis des livres qui m’apprennent quelque chose; la mauvaise littérature me déprime. Il en va de même pour les films et la musique : j’aime être mise au défi, surprise et confrontée à de la nouveauté.
Et pourtant, je ne suis pas à l’abri du chant des sirènes de ce qui est simple, mauvais, stupide, facile à digérer. Il n’y a rien qu’à voir ma phase Kardashian ou ma boîte à bonbons toujours pleine à craquer. Et j’adore la bière. Contrairement à mon cortex préfrontal, mon centre de récompense n’est pas snob. C’est donc avec une certaine joie que j’aborde cette expérience personnelle : pendant une journée entière, je ne ferai rien d’autre que de m’adonner à la culture trash. Toujours choisir l’option déraisonnable, celle qui fait du bien sur le moment, la gratification immédiate du matin au soir.
Ça commence dès le réveil : au lieu d’une tasse de café avec du lait et sans sucre, je prends une boisson énergisante. Un plaisir coupable que je m’accorde environ une fois par semaine, de préférence quand personne ne me voit. Et comme le réveil est déjà devenu un moment peu romantique, je vais directement sur Instagram au lieu de regarder encore un peu par la fenêtre, d’écouter les infos et de me débarrasser tranquillement des rides de la nuit. Instagram, c’est magique. En un rien de temps, je vois comment la glace sèche se comporte dans du miel, comment utiliser un emballage de préservatif pour enfiler un fil dans une aiguille, ou encore comment remplir un tube de dentifrice dans une paille pour voyager. Je tombe sur un post où quelqu’un fait éclore un œuf de tortue, je regarde une personne réaliser des transitions parfaites en peignant un mur et j’apprends comment reconnaître une pastèque sucrée.
En fait, ce n’est même pas si trash que ça. Bien sûr, la plupart des contenus sont totalement obsolètes, mais beaucoup sont vraiment intéressants. J’ai bien entraîné mon algorithme. Trop bien. Le « rien de temps » dont je parlais plus haut correspond à une heure entière. Pendant soixante minutes, je me suis enfilée tout ce qu’il y avait à consommer. Sans même remarquer que le temps filait. Quand je réalise que je suis déjà restée une heure assise à la table de la cuisine à faire défiler mon fil d’actualité, je décide de continuer à scroller depuis le canapé.
Un bouffon, rien que pour me divertir
Instagram fonctionne comme une machine à sous. En faisant défiler le fil d’actualité, on ne sait jamais si la prochaine publication sera une image ennuyeuse, un reel amusant ou quelque chose qui va changer notre vie. Cette imprévisibilité déclenche la libération de dopamine neurotransmetteur dans le cerveau. Le cerveau adore ces surprises et veut continuer à faire défiler indéfiniment pour trouver la prochaine « récompense ». Mais heureusement, à un moment donné, la libération de dopamine finit par diminuer – le cerveau n’est pas idiot et se rend bien compte que, finalement, les contenus se ressemblent tous d’une manière ou d’une autre. Chez moi, c’est le cas au bout d’environ deux heures : je deviens agitée, je m’ennuie, alors que sur ce petit appareil, le monde amuse la galerie tel un bouffon, uniquement pour me divertir. Lors d’une journée ordinaire, j’aurais maintenant envie de faire quelque chose d’utile. Nettoyer l’appartement, remplir les documents de vote, m’occuper enfin d’une tâche que je repousse depuis longtemps. Dans ces moments-là, même une personne athée ressent les empreintes religieuses de notre société : fais pénitence (catholicisme), travaille (protestantisme). Mais ce n’est pas une journée ordinaire. Donc voilà comment je me suis retrouvée à regarder « Love is Blind ».
Instagram, c’est comme les jeux d’argent : peut-être que la prochaine chose que je verrai changera ma vie.
Le concept : 15 femmes et 15 hommes font d’abord connaissance « à l’aveugle », uniquement en discutant. Si ça matche, on se demande en mariage, on se voit pour la première fois, on part en vacances ensemble et ensuite on se marie. Il existe des adaptations de l’émission dans tous les pays possibles, mais moi je regarde évidemment l’original, celui de la capitale mondiale du trash : les États-Unis. Et je me rends vite compte que la pire forme de trash, pour moi, c’est celui qui essaie d’être profond. Des gens qui veulent montrer à quel point ils sont bons. Ils adoptent des chiens. Ils donnent des cours de danse pour seniors. « Ce n’est pas le physique qui compte », dit l’homme qui consacre clairement plus de temps à l’enveloppe qui entoure son crâne qu’à ce qu’il y a dedans. « Le plus important, c’est d’être soi-même », dit la femme que je suis incapable de distinguer de toutes les autres. Des larmes feintes en évoquant le harcèlement subi dans son enfance (« Tout le monde m’appelait grande perche parce que j’ai les jambes si longues. »)
Un effroi feint, une émotion feinte, une joie feinte. Mais je me suis prise au jeu. D’une manière étrange. Pendant de longs moments, je suis recroquevillée en petite boule sur le canapé et je me demande pourquoi on s’inflige ça. Observer des gens qui ne sont pas des acteurs professionnels faire semblant de chercher l’amour, de se livrer, de se montrer vulnérables, comme si quelque chose les touchait au plus profond d’eux-mêmes. Bien sûr, ils ne sont pas là pour trouver une épouse ou un mari. Ils veulent devenir célèbres, construire une marque ou au moins décrocher leurs 15 minutes de gloire. Et c’est peut-être justement cela qui fait partie de l’attrait : regarder des gens se vendre. Le trash est honnête dans son manque d’honnêteté.
Mieux vaut être dupée que s’ennuyer
Et pourtant : même avec le regard le plus cynique, le récit romantique finit parfois par me rattraper. J’espère alors qu’une de ces femmes se rendra compte à quel point ce type est drôle, alors que tout le monde le trouve bizarre. Ou que celle dont le bras a été déformé par des opérations se retrouve finalement face à quelqu’un à qui ça ne fait absolument rien. En sciences des médias, on appelle cela la « suspension d’incrédulité » : je mets délibérément mon esprit rationnel en veille pour m’abandonner émotionnellement. Je conclus un pacte avec les créateurs de l’émission : je fais comme si c’était réel, et en échange, vous me divertissez. Je veux être dupée pour ne pas m’ennuyer.
Utiliser deux écrans en même temps est manifestement aberrant et scientifiquement prouvé comme étant mauvais
Ça marche plutôt bien. Je me laisse porter, je me vernis les ongles des orteils et je commande, évidemment, un fast-food. Cheeseburger, frites, coca. Environ 900 calories, un plaisir gustatif maximal (gras, sel, sucre, mon système dopaminergique exulte), et ce n’est pas si mauvais que ça : la viande et le fromage fournissent tout de même environ 15 grammes de protéines, ainsi qu’un peu de vitamine B12, de zinc, de fer et de calcium. Seul le coca n’apporte vraiment rien du tout. À part environ 60 grammes de sucre, ce qui dépasse déjà l’apport quotidien recommandé par l’OMS. (Mais : le coca serait un excellent remède contre la mycose des ongles et les pieds qui sentent mauvais. Je l’ai appris sur Instagram.)
Et puis, je m’abrutis sciemment
Après le burger devant « Love is Blind », mon centre de récompense en redemande. Me voilà prête à utiliser un second écran. Un comportement auquel je m’adonne relativement souvent – et toujours avec mauvaise conscience. D’une part, il est clairement malsain de se laisser divertir par deux écrans à la fois, et d’autre part, c’est effectivement néfaste. Une étude d’IRM structurelle menée par l’université du Sussex a montré que les personnes qui pratiquent souvent le multitâche multimédia présentent une densité de matière grise plus faible dans le cortex cingulaire antérieur (CCA). Le CCA est la région du cerveau responsable de la régulation des émotions, de l’empathie et du contrôle cognitif (comme le fait d’ignorer les distractions). En plus, le cerveau s’habitue tout simplement à cette recherche permanente de nouveauté et s’émousse face aux stimuli ordinaires. Il a besoin de stimulations toujours plus nombreuses et plus extrêmes.
Instagram serait une option, mais là, j’ai envie d’une dose encore plus forte : Temu. Le summum du « trash », au sens propre comme au figuré. L’application accueille mon système de récompense mésolimbique avec des roues de la fortune, des comptes à rebours, des prix en baisse et des bons virtuels. Je fais défiler un gigantesque tas d’ordures composé de produits flambant neufs. Une brosse pour chats avec aspirateur intégré (« Low Noise Doesn’t Scare Your Baby Fur Kids »). Une mini-machine à laver pour sous-vêtements (« On the Strong Attraction On Beauty Appearance »). Un nettoyeur d’oreilles visuel Ultra HD (« Dig while looking ear cleaning is safer »). Un porte-cigarettes avec clip articulé au doigt « pour fumer confortablement ». Un parasol pour téléphone portable. Des coussinets anti-transpiration lavables pour les aisselles. Des lunettes qui permettent de regarder la télévision en étant allongé sur le dos.
Temu est le monument que nous avons érigé à notre fascination pour les déchets.
Mon doigt d’honneur à la raison
Je suis à présent arrivée au sommet du trash. Temu est le monument que nous avons érigé à la gloire de notre fascination pour la camelote. Notre attirance collective pour ce qui est mauvais, bon marché, banal et inutile a toujours servi d’exutoire, de rupture assumée et ironique avec la raison. Le monde est épuisant et exigeant. L’envie de soulager notre cerveau en consommant des contenus accessibles, faciles à digérer et procurant une gratification immédiate – d’Instagram aux émissions télé, du fast-food au shopping sur Temu – va de soi. C’est une sorte de bras d’honneur à la raison : je le sais, mais je m’en fiche. En psychologie, on parle aussi de « renversement hédonique » : des choses objectivement considérées comme médiocres peuvent, subjectivement, procurer du plaisir précisément en raison de cette médiocrité. Et c’est ce que nous voulons. Du plaisir, de l’amusement, nous sentir bien. Et pour cela, nous acceptons de nous faire arnaquer, de nous mentir à nous-mêmes. Avec un amour factice, de la nourriture qui ne nous nourrit pas vraiment et des produits dont la seule valeur réside dans l’attente et le moment où on les déballe. Après cela, même pour la personne qui les a payés, ils redeviennent ce qu’ils étaient dès le départ : des déchets.
J’ai déjà regardé « Love is Blind » tellement longtemps que Netflix me demande si je suis toujours là. La réponse est non. J’abandonne. Je me sens désormais tellement vide et polluée qu’aucune montée de dopamine ne peut plus m’aider. À ce stade, seule une sérotonine plus durable peut m’aider. Je me tourne vers l’approche aristotélicienne de la question du bonheur : la satisfaction eudémonique que procure le fait d’être utile. Je nettoie les conduits d’évacuation et descends les poubelles. (Mais la brosse pour chat, je l’ai quand même commandée.)
Michèle Roten
Cette journaliste et autrice, née en 1979, a écrit pendant dix ans la chronique « Miss Universum » pour « Das Magazin », l’une des chroniques les plus lues de Suisse. Depuis avril 2025, elle signe la chronique « Sandwich » dans le magazine « Annabelle ». Elle a également réalisé de nombreux reportages et écrit des livres, une pièce de théâtre ainsi que des textes pour la radio et la publicité. Depuis octobre 2020, elle dirige, avec Adrian Schräder, l’agence de storytelling Schroten.